Ce matin il reçut une lettre. En l’ouvrant, ses yeux se posèrent sur cette phrase: elle est morte hier. Il n’eut pas besoin d’en lire davantage. Il se rappelait surtout ses yeux, verts comme une rivière sous les premiers rayons du printemps, lumineux comme aube naissante. Sa coiffure toujours soignée, son élégance naturelle. Il fut submergé par une vague de tristesse qu’il n’attendait pas comme on chavire parfois dans une eau calme troublée par une soudaine tempête aux vents incontrôlables qui met en pièce un frêle navire. Gouffre noir dont on ne put sortir, s’évader, et qui nous appelle dans sa profondeur d’abysse aux tourbillons incessants, corps noyé appelant en vain le calme du fond marin tant il est ballotté par les sombres courants, toute lueur du ciel perdue à jamais dans l’eau aveugle.
Il demeura assis quelques temps pour méditer cette nouvelle, ne sachant comment se reprendre puis il remplit un verre au robinet, le but d’une traite, comme pour laver toutes les impuretés qui régnaient en lui, surgissant telles des taches, des souillures, des immondices que ce qu’il venait d’apprendre mettait en lumière car il percevait déjà dans cette disparition la beauté d’un néant qui reprend tout avec lui, ne laissant que la pureté du souvenir alors qu’en lui vivait encore toute la possibilité de l’horreur, la vie ne lui paraissant plus qu’un champ de ruines où les corps gisent mutilés parmi un paysage de décombres.
Il décida d’ajourner son travail, qui n’était plus désormais pour lui qu’un poids insoutenable qui le faisait se courber au sol, sous sa pesanteur d’écrit critique dont il n’arrivait pas à délier les fils. Son sujet lui-même lui était devenu insupportable, n’endurant plus le ressassement d’un auteur vieillissant auquel il s’était d’abord rattaché dans ses études avec enthousiasme car il l’avait découvert avec son œuvre de jeunesse, miraculeuse, toute beauté et lumière dans le noir d’une ville crépusculaire. Cependant il avait désormais en horreur le secret qui pesait sur cette œuvre, dans la noirceur du cœur de l’auteur, qui faisait paraître dans ses écrits tous ses doutes, tout son mal-être, tout son dégoût, pour le corps qui vieillit, pour le passé qui perdure inlassablement en la mémoire, tel une salissure perpétuelle, une gangrène qui ronge l’âme de celui qui le perçoit. Il ne pouvait plus voir la décrépitude de cette écriture tant elle déteignait sur lui, le contaminant comme une maladie infectieuse. Il éprouva du soulagement à ranger ses papiers dans leurs tiroirs, à se dire qu’au moins pour le moment, il n’aurait plus à se pencher sur ce sujet. De plus il voyait dans cet acte une similitude avec le travail de deuil qu’il savait devoir entreprendre mais au cours des jours qui suivirent, il connut la nausée de l’oubli qui ne voulait se faire, oubli qui disparaissait dans le souvenir.
Il pensait qu’une promenade pourrait alléger son sentiment de vacuité car, par le passé, il avait déjà trouvé dans la marche une sorte de libération lorsque dans l’écriture il se trouvait face à un mur, déambulant dans la ville à la recherche d’idées toutes neuves et fraîches. Cependant, une fois dehors, il errait sans but dans les rues qui lui semblaient être des couloirs sans fin, exigus et recouvert d’une crasse indélébile, tant son humeur morbide imprégnait ce qui l’environnait, le recouvrant d’un épais et noir voile funéraire. Il ne pensait pas vraiment à cette femme qu’il avait connue, ne se rappelant en vérité que son regard, mais sa disparition l’avait fait chuter dans une fosse noire et bourbeuse, sans personne pour lui tendre la main, qu’il ne recherchait même pas. Il avait dépassé la période de la remémoration, pour atteindre celle où les souvenirs nombreux se figent en quelques images qui seules demeurent. Ce qu’il vivait se rapprochait de la lecture d’un livre dont on se souvient de la trame mais dont toute la saveur ressurgit en en redécouvrant la poésie dissimulée par le temps. Il se rappelait de cette femme par intermittence, dans la perte inexorable, se ressouvenait de certains détails qui fusaient à sa mémoire tel flambeau dans l’obscurité de l’oubli.
Depuis lors il n’avait connu que la solitude de la mémoire dans laquelle il se tapissait comme un animal pourchassé. Il aurait voulu se laver à l’eau baptismale de l’oubli pour ne plus ressentir ce trou béant en lui, ce manque qui le faisait cruellement souffrir, mais il ne savait où trouver cette sorte de pureté qui lui permettrait de se défaire des images qui lui revenaient, surgissant, toujours inattendues, comme un carnassier sur une proie sans défense. Il ressentait toute la rareté d’une paix qu’il recherchait en vain, comme un verre d’eau lors d’un festin nuptial, comme quelque chose qui ne serait pas sang, chair et os lors d’un repas de fauves.
Lors d’une de ses sorties, il s’assit dans un square. C’était l’heure où le soleil disparaissait dans un noir crépuscule, les frissons de novembre traversant son manteau car il y avait quelque vent. Les arbres se découpaient sur le ciel ombragé tels de longs corps maigres, tiraillés par on ne sait quel tourment, appesanti par un mystérieux fardeau, ne parlant plus que froidure et nudité dans leur alanguissement dévêtu. Quelques minutes passèrent, égrainées lentement par le souffle du vent qui murmurait imperceptiblement au travers les branches nues puis une silhouette s’approcha de lui, s’assit à côté de lui. C’était un homme assez fort, habillé lourdement contre le froid, visage dissimulé par la capuche de son vêtement. Une odeur de renfermé se dégageait de lui et lorsqu’il tourna son visage vers lui, Auguste put lire sur son visage le poids des années et les marques de l’alcool sur ses joues rubicondes. Au début l’homme ne lui adressa pas la parole et ils restèrent silencieux dans la pénombre, seuls occupants de ce square balayé par un souffle froid. Vous savez… j’ai emprunté un livre dans une bibliothèque. Je lis peu ces jours-ci. Savez-vous que son propos est celui de l’existence d’êtres lumineux, veillant sur nous depuis le ciel, servants du Très-Haut. Je n’en sais rien. On les appelle « anges ». Ils resplendissent à nos yeux tels des joyaux ouvragés, aux mille facettes merveilleuses. J’aurais peine à y croire. A quoi croyez-vous ? Au noir crépuscule de la vie. A la pénombre qui nous environne tout du long. Que les cieux vous gardent. Puis cet être fantomatique, sorti de nul part pour partager avec lui des vérités qu’il ne comprenait pas, se leva et disparut dans la nuit calme.
Le lendemain il se rendit dans une librairie pour y passer un peu le temps car les heures, chez lui, lui semblaient s’étirer interminablement, le guidant tel un naufragé à bord d’un navire qui sombre lentement mais inexorablement, dans la longue attente de la fin du jour. Il avançait en aveugle parmi les livres, dans un lieu qu’il connaissait pourtant bien, puis en prit un sur une étagère et l’ouvrit au hasard :
"Le renouveau appelle toujours avec lui ceux qui le suivent, comme l’astre qui suit son cours dans le ciel, par-delà le voile de l’ignorance qui recouvre par ses noms et ses formes l’essence même de l’univers."
Il fut pris d’un léger vertige, comme s’il s’était penché au bord d’une falaise pour en apercevoir le fond, qu’il attribua à sa fatigue. Il attachait pourtant de l’importance à cette phrase qu’il venait de découvrir : il croyait que le hasard pouvait révéler certaines choses qui seraient restées dissimulées autrement. Il découvrit que le titre du livre était L’Appel de la Chouette, en pris note puis le reposa avant de sortir de la librairie.
Une autre journée, il attendit le soir pour se rendre sur un pont et s’y asseoir car pour lui ce lieu était comme le passage d’une mer, calme, sereine, jusqu’à l’aboutissement, sa destination qui lui demeurait encore inconnue, un songe lointain que faisait résonner encore la phrase lue dans le livre de la librairie. Il lui manquait toute direction pour ressurgir dans la vie, sans en désirer cependant les choses qui passent car désormais il comprenait bien que tout était voué à la disparition, et dans sa croyance en un univers froid et déliquescent pointait la lueur d’un espoir.
Peu de temps après qu’il se soit assis, une femme traversa le pont, le dépassa en le regardant brièvement puis revint sur ses pas pour s’asseoir à ses côtés. Il fut gêné tout d’abord par cette proximité avant de s’habituer à la présence réconfortante d’une femme près de lui, dans le noir de la soirée, avec la lumière des astres qui scintillait au-dessus d’eux, chaque étoile se détachant nettement sur la voûte céleste, disant peut-être leur passé, leur présent, leur avenir comme autant de hiéroglyphes sans âge que seule permettrait de déchiffrer la connaissance d’une langue inconnue. La femme se tourna vers lui, et il espéra qu’elle lui adresserait la parole, et il la vit aussi alors que le souffle froid et persistant du vent la décoiffait un peu. Il fut happé par un sentiment étrange de déjà vu en observant ses yeux, car son regard était en tout point semblable à celui de Lila, il y avait même une ressemblance dans la forme du visage aux pommettes saillantes, des lèvres dessinées de main experte, et dans la chevelure d’un noir de jais relevée en sauvage chignon. Elle prit la parole :Je vous ai déjà vu quelque part. Vous ressemblez à…J’ai moi aussi le sentiment de vous connaître. Il pressentait davantage que l’incertitude de sa phrase : quelque chose dans la voix de cette femme décidait pour lui de ce que cette rencontre leur réservait et il se laissait prendre dans les rais de son intonation, y cherchant son devenir. Il regardait maintenant l’eau couler tranquillement en contrebas de la rambarde du pont et bientôt il ne fit plus de différence entre la quiétude du fleuve et celle de sa compagne : espérer une autre parole aurait été aussi peu plausible que de voir soudain se lever des vagues tourmentées sur cet océan de calme.
Elle posa sa main sur la sienne et ils se levèrent. Il n’avait qu’à suivre l’assurance de cette main comme d’un fil d’Ariane parmi les petites rues qui lui étaient inconnues. Tout en marchant, il découvrit qu’il y avait chez elle une grâce mêlée d’une grande retenue que ses gestes rendaient palpable comme ceux d’une biche aux aguets parmi les arbres le soir. Elle le mena jusqu’à chez elle, son visage tout en ombres sous la lumière blafarde des quelques lampadaires. Elle portait une robe noire sous son manteau qu’elle enleva. Celle-ci découvrait la naissance des seins, qu’il aperçut comme un mirage et la promesse de la nuit. Ils soulevaient la robe lorsqu’elle s’allongea tels des collines verdoyantes où l’on pourrait se complaire dans l’herbe fraîche et accueillante d’un mai fleuri. Quelques bougies faisait luire la nacre de son visage, qu’encadrait une masse de chevelure noire, sous leur éclairage vacillant. Il s’allongea près d’elle pour respirer dans ses cheveux l’odeur de forêt qui s’en dégageait alors qu’immobile, elle fermait les yeux, face détournée de lui, montrant un profil flou dans la pénombre. Elle faisait vivre son immobilité au rythme d’une respiration tranquille, dans le silence qu’ils entretenaient, comme si la chambre s’était changée en cave, en monde sous-marin, où ses cheveux, ses mains, son corps seraient algues et son regard courant d’eau profonde. Il se laissa bercer par le souffle de cette femme et ferma les yeux à son tour.
Le lendemain matin, il rentra chez lui avant son réveil, prenant le temps d’observer son visage une dernière fois. Il était figé par le sommeil dans une intense immobilité qui faisait penser à l’oubli du cercueil. Il songea que Lila, sous son suaire, avait du revêtir une expression similaire : celle de l’extrême fin, qui faisait resplendir les traits d’un cadavre sous le soleil noir de la mort. Il avait eu la vision vivante, chaude et bienveillante d’un corps contre le sien et en retenait toute la chaleur qui le réchauffait comme un feu de bois lors d’une veillée brumeuse, dans les limbes où il s’était senti sombrer. Il avait vu comme un ciel bleu dans l’obscurité.