Il régnait dehors un temps glacial, le vent de Novembre soufflant sur les immeubles gris, délavés par les pluies récentes : ils se tenaient cependant droit, comme un homme qui aurait appris à supporter l’usure d’une vie de labeur et de peine. Ces intempéries ne faisaient que refléter l’état d’esprit de Pierre dont la nature silencieuse possédait les mêmes qualités que la froidure environnante. Il vivait à mi-chemin entre le désœuvrement et l’agitation extrême, même si celle-ci ne demeurait qu’intérieure, telle des secousses, qui de temps à autre venaient rompre une vie intérieure faite de réflexions tranquilles, de contemplation et d’émerveillement. Ces moments de doute le laissaient toujours épuisé, languissant une vie qui suivrait un itinéraire bien établi : il ne suivait cependant qu’un chemin tracé à la hâte, traversant une forêt certes silencieuse, mais qui le soir venu devenait si sombre que toute destination était interdite. Tel un pèlerin, il parcourait ces étendues mornes et tristes dans l’espoir d’apercevoir un jour de clarté dont la lumière viendrait dissoudre les ténèbres qui vivaient en lui.
En plein sur son bureau se trouvait une enveloppe fermée. Elle était là depuis longtemps déjà, tel un secret dissimulé au tréfonds de lui-même, inviolable tel un tabernacle gardant une vision du Très-Haut, sublime au point que ses yeux seraient brûlés à la luminosité trop forte qu’elle contenait car il avait inscrit dans la lettre qu’elle contenait tout un savoir hermétique qui définissait par des contours insaisissables les sentiments qu’il avait porté, et qu’il portait toujours, pour une présence qui fut dans sa vie lumière dans un ciel de noirceur. Depuis qu’il s’était séparé de cette femme de son plein gré, il vivait une sorte d’errance, non car son quotidien fut devenu morne, insipide, vide de sens mais parce qu’il lui manquait comme une part de son essence même, ne ressentant plus dans la division que la perte d’une partie vitale qui existât par la combinaison de deux volontés dans la coïncidence d’un amour égal de chaque part.
Ses pieds foulaient l’herbe recouverte de neige d’un ailleurs froid tandis qu’il traversait la pénombre d’une forêt de pins. Il entrevit au loin une clairière lumineuse, toute pâle et blanche qui semblait l’appeler par sa douceur aperçue, comme une chimère, comme une sirène chantant pour un naufragé dont le son de la voix fait quérir le rapprochement de deux corps. Tandis qu’il avançait ses pieds se prenaient dans des ronces, puis un précipice s’ouvrit devant lui, la terre toute proche se morcelant sous ses pas. Il ne put plus faire marche mais se pencha pour observer au fond de l’abîme, y apercevant une étincelle de lumière.
Il ouvrit les yeux sur la familiarité de son environnement, après l’étrangeté de ce rêve qui semblait lui parler de voyage, car ce lieu onirique faisait résonner en lui l’envie d’un ailleurs où connaître d’autres desseins que l’attente interminable et toujours renouvelée de l’aube après le crépuscule.
Il fit ses bagages : un sac de voyage contenant des habits chauds, quelques livres et comme un talisman, la lettre. Dans l’avion, il regardait le climat se refroidir encore, avec des grandes étendues de neige qui l’accueillaient sur cette île de nature, de retranchement, d’échappée du monde. Il sentait que le dernier pont qui le retenait à sa vie d’avant était cette lettre qu’il conservait précieusement car il aurait souhaité l’envoyer un jour pour reprendre contact avec cette femme mais il n’osait de peur que tout soit déjà terminé, que ce qui les séparait se soit déjà insinué au creux de cette absence trop longue et trop silencieuse mais comme l’eau filtre au travers la terre pour la nourrir, peut-être le temps de séparation avait-il agit comme une nourriture pour eux deux. Il avait entreprit ce voyage dans l’attente d’un événement qui viendrait lui apporter la décision qu’il attendait même si au fond de lui-même il avait la certitude qu’un jour cette lettre partirait vers sa destinataire car il se sentait aimanté vers elle comme une aiguille de boussole vers le nord. Cependant ce voyage était une distance supplémentaire, un éloignement, un élan vers l’inconnu comme pour croire à une liberté qu’il pourrait ainsi conquérir mais jamais il ne connaîtrait vraiment la solitude car il voyait dans le souvenir de Gisandre comme une aveuglant lumière qui le ramenait toujours à l’éveil de la connaissance : dans ce partage amoureux il avait connu l’union rare de deux cœurs qui se comprennent et se dirigent toujours l’un vers l’autre avec l’évidence d’une lune dans sa course nocturne, le reflet de sa lumière parfois éblouissant de clarté, rayonnant sur eux deux comme un blanc soleil dont l’illumination serait intérieure. Avait-il craint que cet indicible amour se change en son contraire ? Avait-il voulu conserver à son apogée le souvenir d’une pure coalescence ? Il ne le savait pas mais cette rupture était survenue comme une lame de guillotine tranche une tête, avec la certitude d’une mouvement que rien n’arrête.
Il s’installa dans une petite maison isolée qu’il avait louée pour quelques temps. Ses journées étaient faites de longues marches dans le froid et la neige, parmi les arbres et les quelques animaux hivernaux qu’il croisait parfois, comme un renard mulotant pour assommer sa proie. Les lacs étaient gelés, tels son cœur, qu’il tentait de réchauffer en consultant l’avenir dans les paysages qui l’entouraient, les sommets mystérieux d’une montagne au loin, la perspective enivrante qu’offrait une falaise sur une mer agitée et polaire mais jamais il ne pouvait dire ce qui l’attendait, vivant en fait de moment en moment, dans la liberté d’un instant éternel et toujours renouvelé qui le plongeait en lui-même. Il vivait chaque jour dans l’attende d’un événement illusoire qui viendrait lui apporter la décision qu’il attendait mais ne trouvait que le silence de la nature qui ne révélait rien sinon sa beauté immanente, ne demandant rien en retour. Son amour pour Gisandre portait la même marque silencieuse, puisqu’il ne s’était jamais éteint et ne s’éteindrai jamais, vivant toujours en lui telle la majesté de cette île de vie sommeillante. Quelques semaines passèrent puis alors qu’il marchait il aperçut un oiseau de proie fondre sur un petit animal, son bec et ses serres perforant la chair pour l’emmener dans la prison des hauteurs.
Une fois de retour chez lui, il fut prit d’un mouvement de panique, cherchant parmi ses affaires la lettre qu’il conservait si précieusement. Une fois qu’il l’eut trouvée, il se rendit dehors pour la mettre dans une boite aux lettres qui se trouvait à une petite distance de là. Quand il fut arrivé, il ouvrit l’enveloppe avec précaution, tirant le papier qu’elle contenait. C’est alors qu’il se mit à pleuvoir et quelques gouttes touchèrent l’encre, la diluèrent, l’effaçèrent, rendirent illisible quelques mots. Plutôt que de la ranger, il la déplia, laissant l’averse former de longues traînées sur la lettre, et des dessins bleus tout en longueur, jusqu’à ce que chaque côté soit devenu un mélange d’eau et d’encre. Il rangea l’enveloppe et son contenu dans son sac. Il voyait dans le blanc de la page la même blancheur qui teintait désormais son cœur.