La lumière transparaissait à peine au travers le dense feuillage qui bruissait doucement, les longs murmures du vent dans les branches rappelant la lenteur d’un souvenir lointain qui affleure à la mémoire. Parmi les vastes étendues boisées, la chair translucide des feuilles pâlissait, les nervures où la sève coulait, quant à elles, retenaient l’éclat du jour. Dans la pénombre, un nid gisait au pied d’un chêne. Conçu pour la naissance des oisillons, il se décomposait maintenant au sol, le duvet et les brindilles dont il avait été assemblé se défaisant peu à peu. Les œufs, couvés jusqu’à leur terme, ne s’y trouvaient pas, ni les oiseaux qui avaient usé ce berceau et profité de sa chaleur. Il était maintenant froid et délaissé et une fois l’usure du temps accomplie, il rejoindrait complètement le terreau odorant du sous-bois.
Il avait marché dans la même direction depuis plusieurs heures et laissait la lueur obscure des bois, qui venait de son tréfonds, le guider sur ce chemin inconnu de lui. Le chant des oiseaux dans les arbres l’accompagnait et il était aussi bien ce chant comme lui-même participait de ce chant. Chaque battement d’aile, chaque pépiement s’enracinait en lui et de lui naissaient sonorité et mouvement. L’obscurité se faisait plus dense et il avançait maintenant comme dans une mer profonde où toute direction serait abolie. Sans destination dans ce paysage impénétrable, sa silhouette se faisait moindre, ses contours devenaient plus vagues, comme si les ténèbres souhaitaient se fondre à lui pour être mieux liés à son essence propre. Disparaissant dans la plénitude de la nuit, tout ce qui semblait avoir eut une signification certaine un moment plus tôt sombrait maintenant dans l’indécision, tout ce qui lui était apparu nettement à force de l’avoir ressassé laissait place au doute, tant l’heure nocturne affectait sa vie intérieure, le plongeant dans le même entre-deux où les différences se mêlaient inexorablement.
Les arbres étaient noirs comme des silhouettes de passants la nuit dans une ruelle et il fallait qu’il rentre mais le soir et cette nuit épaisse l’attiraient comme si entre eux il y avait eu lien d’appartenance. Il n’y aurait plus de nuit ni de jour mais seulement lumière et obscurité dans l’immensité la plus grande qui soit et ils ne seraient plus qu’une même chose qu’on ne pourrait délimiter. Par intervalles, le silence définissait l’absence de toutes choses, comme s’il avait suffi d’attendre pour que se révèle enfin ce qu’il n’avait jamais su même espérer. Cet arrêt sur lui-même laissait présager des maux d’une nature mystérieuse, dissimulés dans sa psyché comme un insondable semis au fond d’une terre humide. Échoué dans les provinces inconnues de l’esprit, il se faufilait entre les ombres, ses pensées se parant du manteau de verdure d’une forêt d’autant plus secrète qu’elle respirait les mystères de l’obscurité.
Les immeubles gris dominaient les rues de leur masse sombre. Le soleil perçait à leur sommet, traçant de longues ombres dans l’aube radieuse. Il y avait plusieurs jours que rien n’avait aboutit et ces promenades matinales offraient à ses journées décousues et mornes la seule possible continuité. Il y avait pour lui un certain soulagement à arpenter les boulevards puisqu’il trouvait dans leur tracé une horizontalité réconfortante. Les rues lui plaisaient, dénudées comme des pensées inabouties. Il faisait jour et pourtant la solitude l’environnait comme une forme d’obscurité qui se rapprochait toujours plus pour mieux adhérer aux vêtements et à la peau. Cette opacité imperceptible le recouvrait et ne le quittait plus de ses jours, faisant de chaque journée un abandon, un isolement sans fin de noirceur toujours recommencée. C’était peut-être dans cette dimension à l’intermédiaire du jour et de la nuit qu’il trouvait du réconfort, dans cette position intenable entre conscience du monde et retrait intérieur le plus complet. Il y avait ainsi à se promener, au petit matin, une contagion entre la ville dépeuplée et son attitude égarée, sans but aucun. Un sentiment de terreur inexprimable le prenait parfois lorsqu’il se rendait compte à quel point la lumière était blanche et inaccessible. Jamais il ne parviendrait à égaler cette douceur et cette luminosité qui lui étaient pour toujours interdites. Pourtant, tout ce qu’il contemplait appartenait à cette unité dont il n’avait pas conscience, qu’il n’avait encore jamais su attendre et qui se vivait pour lui comme une absence lancinante, qui se traduisait comme un manque qu’il tentait immanquablement de combler avec les choses de l’esprit. La vague de cette unité est limpide, et à sa surface flotte l’écume des noms et des formes, toujours appartenant à l’eau, et toujours différente. Il ne savait pas encore à quel point la nature de cette rivière en mouvement était transcendante, cette chimère indissociable de l’océan qui en est le substrat.
Les rues étaient autant de tunnels qu’il explorait, autant de brèches vers un monde de pureté originelle. Le seuil du jour offrait ses méandres de belle clarté mais il n’éclairait parfois que les plus sombres recoins moribonds d’une ville tombée en déréliction. Cette corruption ne faisait qu’augmenter alors que la matinée avançait et la marche n’était plus un refuge mais une fuite en avant. Il n’y avait rien d’autre à lire dans le regard des passants que le même questionnement qui le rongeait. La ville était à l’image de sa conception de la vie, à traverser à l’aveugle, chaque pas menant plus loin dans un enchevêtrement de rues dont les noms se perdaient comme autant de vaines et superficielles rencontres égrainées au fil du temps. Sans le savoir, il cherchait en se promenant ainsi aveuglément, à connaître le fondement de cette ville où tout lui échappait, comme il aurait voulu rejoindre la substance des événements sans lendemain qui jalonnaient sa vie. Mais les rues, les boulevards et les allées n’existaient que parce qu’elles avaient été tracées sur un plan, il demeurait pourtant toute une architecture invisible qui en dominait le dessin, comme les événements ont besoin du fil de la pensée, avec ses dédales et ses labyrinthes, pour se constituer, sans que jamais on puisse en distinguer avec certitude une quelconque origine.
Il fixe le soleil et tout devient immobile. Figé sur place, il lève les yeux et porte son regard sur l’astre étincelant, puisant en lui son incommensurable mystère, ses faisceaux lumineux. Il brille éternellement, porte à vif tout ce qu’il touche. Son énergie ne fait plus qu’un avec celle qui parcours Donatien, traversant tout de part en part et sous ses yeux immobiles qui ne peuvent plus fixer encore longtemps il émane de lui une chaleur qui atteint le cœur. Il parvenait, dans ces instants de contemplation, à la cime de pure folie où l’espace rayonne, où intérieurement il avait atteint l’extrême fin des possibles. L’astre le plongeait dans un silence immesuré où se révélait l’éternité sans commencement et sans fin dans laquelle il se consumait.
Il était définitivement égaré et non seulement l’espace, mais le temps aussi, était devenu indéfinissable. Un abysse le séparait encore de toute destination et l’existence même de cette marche, qui semblait n’en plus finir, était remise en question ; elle semblait se couler lentement dans l’empreinte d’une vague temporalité. Le feu du soleil dont il avait fait l’expérience défiait pour lui toute définition. Il n’y avait eu que ce moment d’intensité qu’il n’était plus même certain d’avoir vécu, si ce n’était le sentiment de vacuité qui en avait résulté. De plein jour, les passants étaient des ombres qui n’avaient plus tellement de consistance, et il aurait presque souhaité qu’un lien se forme, mais rien n’eut été possible. Il devenait plus livide à chaque fois qu’il croisait une autre personne, comme s’il avait pris en lui tout le mystère et l’absurdité d’une vie qu’il ne comprenait pas. Ni l’allure, ni le mutisme, ni ce que laissait transparaître un visage, ni la banalité des événements qui emplissaient une vie, rien ne l’affectait plus consciemment mais c’est au moment du croisement avec l’autre visage que se jouait cette transmigration d’une essence unique, trop dissimulée par des envies, des pensées, des diktats inconséquents pour être perceptible. De lui-même, s’ils avaient compris ce qui commençait à se jouer, ils n’auraient rien retiré. Il y avait dans son état d’absence, un vide qui laissait poindre quelque chose d’autre que l’ennui ou le désœuvrement, qui toujours laissait mal à l’aise ceux dont il croisait le chemin. Mais les pensées qui l’orientaient, plutôt que de le mener vers la conscience, que d’insuffler une atmosphère propice à l’éveil, avaient la circularité et l’incohérence d’un cauchemar dont on peine à se réveiller : c’était comme d’être poursuivi par toutes les peurs sous-jacentes d’une nuit de rêves lents et obsédants où chaque dénouement, chaque inflexion, chaque détour prendrait l’envergure d’un récit où la fin menace à tout instant. Il vivait sous la pesanteur d’un esprit dont les sinuosités le désorientaient et il n’y avait pour tracer une voie devant lui que les secousses d’une mer en proie à des convulsions dont l’ampleur était vertigineuse.
Les portes d’une certaine forme de connaissance sans milieu et sans périphérie lui seraient peut-être ouvertes où finalement le manque prendrait tout son sens et les définitions s’effaceraient d’elles-même. Il avait entrepris cette quête sans le savoir, animé par la prescience d’un néant qui pénétrait toutes choses mais qu’il ne pouvait concevoir. La distance et le recul nécessaires lui manquaient pour comprendre qu’il avait plongé dans les eaux sans fond d’une connaissance ambiguë où mots et phrases n’étaient plus que des reflets insaisissables sur un miroir brisé aux pièces éparses. L’univers portait la marque de la vacuité sans nom qui l’obsédait, où tout naissait et où tout retournait. Il avait perçu dans l’angoisse que ce vide était la matrice de la vie et cela signifiait que tout était voué à l’anéantissement. Il se débattait dans la nuit de l’esprit, naufragé, sur le point de sombrer mais cette lutte semblait lui donner plus de consistance que s’il avait été sauvé. Il n’avait d’autre guide, d’autre enseignement, que cette angoisse où culminait la question du rien.
Une pile de papiers l’attendait sur son bureau. Il voyait, depuis sa fenêtre, dans le lointain, les immeubles couverts par une épaisse pluie grise. Il y avait dans son travail la recherche d’une certaine vérité qui mettrait fin à la quête de sens qu’il avait entreprise. Il cherchait à percer le mystère du livre qu’il commentait sans jamais y parvenir, avec des méthodes qui ne faisaient que survoler le texte. L’accumulation et la circularité du langage ne disaient rien sur tous ces passages où le non-dit régnait. Ses mots tombaient toujours court par rapport aux impressions qu’il cherchait à transcrire. Il avait essayé d’y appliquer le filtre de la théorie, mais cet ajout par rapport au sens ne faisait que le distancier du dire premier qu’il recherchait à tout prix. Le découpage était trop serré pour qu’il puisse jamais faire apparaître une vérité du texte qui était pour toujours inaccessible. Les jeux de reflets du vocabulaire étaient intraduisibles et ne faisaient qu’accroître le mystère du texte. Les thèmes et motifs étaient trop entremêlés pour qu’on puisse les regrouper et cette symbiose thématique faisait maintenant partie du sens. Il ne pouvait faire valoir un point de vue subjectif sur un texte qui se voulait universel, et pourtant le lecteur était compris dans cet écheveau puisque l’acte de lecture faisait vivre le texte, ou bien celui-ci avait-il atteint une forme d’indépendance, sa simple existence ajoutant à l’état des choses un filtre supplémentaire, un décryptage de la totalité de l’existence.
Il aspirait à une sorte d’intemporalité qu’il pressentait dans son sujet d’étude mais qui demeurait indéfinissable. Il aurait fallu que le langage même dont il se servait épouse la forme des thèmes qu’il abordait : la nature de la conscience humaine, l’innocence originelle d’un paradis perdu, la poésie des éléments. Sous la profondeur du texte se trouvait ces thèmes qui étaient comme des points d’ancrage auxquels il se raccrochait, qu’il tentait d’aborder vainement car il était impossible de mettre des mots sur l’essence même du texte qui se dessinait toujours au travers sa substance d’impressions et de chambres d’échos. Il se débattait avec le revers de l’écrit, l’empreinte laissée par l’auteur dans ce qu’il avait voulu qui était comme la mémoire lacunaire d’un texte en partie voué à l’absence. C’était comme si tout le symbolisme du roman avait été créé par soustraction, dans un contre-jour démesuré qui ne laissait plus entrevoir qu’une trame où la totalité s’effaçait. Il était fasciné par l’idée qu’une lumière puisse traverser le négatif où les silhouettes et les bordures se confondaient à un éclat éblouissant pour en faire apparaître tous le détail et tenter d’en donner une vision d’ensemble. Mais cette vision, malgré les recoupements et les rapprochements qu’il s’acharnait à faire, les intersections qu’il percevait, lui échappait toujours : la matière du texte avait été brûlée à un soleil trop puissant, à une luminosité trop forte.
Ce livre est la seule publication de l’auteur. Du premier roman, presque oublié, il connaît déjà tout, quant au deuxième, il ne reste qu’un manuscrit dont on a perdu la trace. C’est le livre à l’état de prémisse qui fascine maintenant Donatien. Il voudrait y trouver une explication au premier que son inachèvement fournirait : le manuscrit en viendrait à combler toutes les lacunes d’un texte achevé. Peut-être même y avait-il plusieurs manuscrits, autant de palimpsestes. Il était sûr de pouvoir reconnaître l’intention de l’auteur et comme il concevait toutes œuvres comme participant d’un unique élan créateur, les deux livres se recouperaient et les questions que posaient le premier roman trouveraient leurs réponses.
C’est dans ce flou de l’imaginaire, cette image où les retraits n’ont pas encore eu lieu, où la phrase a encore toute sa longueur et les images toute leur complexité qu’il imaginait le sens se déployer. Toute l’essence du texte ne serait pas encore cristallisée et il convoitait cette masse tentaculaire où l’imagination foisonne, où les matériaux vibrent, où rien n’est encore cimenté, où des pans entiers sont interchangeables. Il trouverait dans les inscriptions marginales, dans les diverses annotations une direction à suivre qui serait comme le lit d’un fleuve, où l’ensemble du texte se coulerait et qui laisserait voir toute une profondeur inaperçue jusqu’alors. Le texte vivrait au flux et au reflux des essais, des corrections, peut-être même des ratures. Il y aurait tant à découvrir dans la superposition de deux versions d’un même texte où se liraient les retraits et les ajouts. L’auteur avait perçu une vérité essentielle qui s’était perdue au cours des relectures et des révisions : la part d’inconnu du manuscrit lui donnerait à lire cette vérité immuable alors que le texte définitif et bien connu ne lui offrait que fluctuation du sens.
Par ailleurs il n’existait pas de correspondance de l’auteur et celui-ci n’avait pas donné signe de vie depuis une cinquantaine d’années, lors de l’écriture du second ouvrage. La majesté de son livre l’avait-elle mû au silence ? Le message d’espoir, le visage de l’éternel qu’il laissait entrevoir s’étaient-ils changés en leur contraire, entraînant l’auteur dans une noire mélancolie ? L’absence était le contrepoint qui, a posteriori, donnait à la mélodie du livre toute son ampleur, mais était-elle dès le départ enchâssée dans sa matière sans qu’il s’en soit aperçu ? Dans la réclusion il aurait pu se consacrer à affiner son écriture, à mettre sur la page les signes qu’il tenait d’un savoir universel, où l’intériorité la plus silencieuse rejoignait un monde empreint de quiétude et de grâce. Ou bien il s’était résigné à vivre l’ascèse d’un sannyasin que laissait augurer le dépouillement de sa pensée, et dans ce cas, il était trop tard pour espérer un quelconque retour à l’écriture ; la forme du roman, avec son long déroulement et ses intrigues, ses grands aplats où peuvent se délier figures et langage était perdue pour toujours, au profit, peut-être, du fragmentaire. Encore, il avait expiré son dernier souffle, et ce n’est plus que dans l’oubli et l’évanescence du souvenir que l’on pourrait espérer sa trace : il ne resterait plus, en définitive, qu’un seul objet achevé et un second disparu mais il avait su atteindre une forme de savoir indifférencié où ce qu’il avait transcrit une fois se répéterait à l’infini, l’unité disant aussi la multiplicité, défiant le début et la fin puisqu’il atteignait un centre de vérité présent dans l’individu et dans l’univers. Dans l’individuel se trouvait cette vérité immobile qui avait pour écho l’immensité de l’espace, cette immensité qui déclenche aussi la lente métamorphose d’une corolle qui s’ouvre, toujours dans cette surface qui inscrit son immuabilité dans les cycles qui naissent de l’inchangeable.
Attablé à son bureau, il mis définitivement de côté le dossier qui contenait ce qu’il avait écrit jusqu’alors. Trop de temps avait passé pour si peu de résultat. Il ajournait le travail assidu de plusieurs mois, quasiment une année, car il avait trop pesé et il s’était trop laissé égarer, ce qu’il n’avait pas su écrire tenait trop de place. Il lui fallait partir à la recherche du manuscrit. Pour cela il devrait déjà retrouver la trace de l’auteur, se lancer dans des recherches généalogiques, rencontrer ceux qui l’avait connu, s’ils étaient encore en vie. Il ne savait pas par où s’y prendre. Très peu de choses étaient connues de sa biographie et il ne restait de sa correspondance presque rien. L’auteur avait volontairement laisser peser le mystère sur son existence, n’estimant pas, pensait-il, que l’histoire du quotidien tienne une quelconque importance par rapport à l’œuvre écrite.
L’endroit était isolé, plongé parmi des bois d’une hauteur centenaire. Une grande demeure entourée d’un parc servait de résidence à des artistes. L’obscurité dominait ce lieu voué à l’isolement. Les participants avaient apporté leur propre vision des choses, laissant autant d’impressions fugitives qui vivaient maintenant à jamais dans la pierre de la bâtisse et dans la profondeur des bois.
L’atmosphère du lieu était une épaisseur faite d’autant de couches successives retraçant l’imaginaire des différents artistes. Les lieux avaient leur propre vie onirique que caractérisait la sinuosité de songes sans fin où on retrouvait la verdure des arbres, les ruisseaux des forêts qui murmurent.
Henry Gruault avait probablement fait de longues marches dans ces bois qui avaient donc été les témoins de l’itinéraire dans lequel il s’était lancé, dans cette écriture qui avait pris plusieurs années, et où les temps d’arrêt avaient compté autant que les périodes où le travail se faisait de lui-même, de même qu’ici, Donatien en avait la certitude, les pensées ou les interstices entre les pensées communiquaient avec le végétal qui lui aussi est construit de ces distances et de ces failles, l’embranchement des arbres suivant une géométrie où le vide avait autant de valeur que le plein. L’Appel de la chouette avait laissé un peu de son engeance, vaguement, dans les intervalles de silence qui habitaient le bois, ou au contraire, dans les hymnes que jouait le vent au travers des branches. C’était surtout dans l’incertitude que cette œuvre laissait sa trace, préférant au discours le mystère de l’absence.
La demeure possédait trois petites tours où les fenêtres encastrées creusaient des rectangles noirs. Il s’avança dans l’allée centrale, traversant le portail de fer forgé pour arriver à la grande porte en chêne. Se tenant dans l’embrasure, il toqua. Un homme âgé vint lui ouvrir et le fit entrer.
- Vous venez me poser des questions.
- Je vous ai écris à ce propos. Je recherche des informations au sujet de Henry Gruault qui a séjourné ici pendant les années 50.
- En effet.
- Vous souvenez-vous de lui ?
- Oui.
- Etait-il accompagné ?
- Il recevait de la visite. Une femme.
- Vous souvenez-vous de son nom ?
- Non.
Il se trouvait dans la chambre où il s’était arrangé pour passer la nuit, celle de Gruault. Il ne pouvait dire s’il se sentait paisible d’être parvenu jusqu’ici à remonter la trace, s’il éprouvait une forme d’accomplissement ou s’il ne faisait que participer d’un mirage supplémentaire, croyant avancer alors qu’il se trouvait depuis toujours immobile, pris dans les rets de son ignorance. Il ne s’autoriserait pas à sacraliser un lieu et pourtant il était lancé dans une sorte de pèlerinage avec comme aboutissement ce manuscrit qui était la dernière chose à laquelle il attachait du sens. Il n’avait même pas la certitude de cet aboutissement et il ne lui restait plus que cette avancée sans but, comme un corps porté par le courant sur un rivage. Il doutait encore de son entreprise qui était peut-être vouée à l’échec et il s’en remettait au hasard et aux coïncidences pour combler les lacunes de sa recherche. Il y avait tant de possibilités qu’il n’avait pas su envisager et tout était rendu difficile par la discrétion de l’auteur. Les directions qu’il prenait changeaient l’imprévisibilité de son vécu jusqu’alors : il n’avait pas conçu qu’une telle tâche lui dicterait ce qu’il dût faire et pourtant il ne sentait pas qu’il y eut une direction à suivre. Les songes qu’il ferait cette nuit l'emmèneraient au-delà des suppositions dans la certitude de l’oubli.
Quelque part un oiseau nocturne hulule parmi les astres noirs. Il marche sur la mousse en bordure du chemin et se dirige à tâtons dans la nuit. Il met le pied sur une terre molle surmontée d’une croix faite de deux bouts de bois attachés. Le ciel s’ouvre, les arbres s’écartent, la croix se change en crucifix et grandit puis elle s’évanouit. Le ciel est vaste. Les contours vagues oscillent, il entend une voix qu’il ne connaît pas et qu’il ne comprend pas. Un chien aboie, peut-être en dehors du rêve, et il se réveille, se lève, tire les rideaux et contemple le ciel : tout est baigné dans le clair de lune. Il ne cherchait pas à comprendre ce rêve de tombe toute récente.
Il revenait lentement à la conscience. Après s’être immergé dans la lumière pâle qui faisait des ombres légères aux limites peu marquées rappelant la frontière entre l’éveil et le rêve qu’il venait de franchir, il se retourna lentement et son regard se porta au sol où il aperçut, grâce aux reflets lunaires, de longues griffures en arc de cercle sur le parquet, à côté de la bibliothèque murale. Après un temps de recherche, il se rendit compte que le panneau pivotait et découvrit une encoignure dissimulée, contenant un paquet de papiers liés par de la ficelle. Des lettres.
Il s’assit sur le lit et défit la ficelle précautionneusement, remarquant immédiatement qu’elles étaient adressées à Henri tandis qu’il les faisait défiler entre ses mains. Il prit la première et entrouvrit l’enveloppe fine et jaunie pour se saisir du papier qui se trouvait à l’intérieur, ses doigts tremblant légèrement de surprise et dans l’attente d’une découverte qui peut-être disperserait le mystère qui environnait ses recherches entreprises.
Elles étaient envoyées depuis Paris par une femme prénommée Rosa, une vingtaine en tout. Les lettres laissaient penser que le commencement d'une idylle entre cette femme et l'écrivain avait coïncidé avec l'écriture du premier roman, comme si la naissance d'un amour avait pu nourrir la connaissance nécessaire au livre. L'image entêtante de l'oiseau qui partait à la découverte d'un nouveau domaine et dont l'intuition qu'il avait reçu en héritage le guidait était évoquée à plusieurs reprises, comme si cette liaison avait tout d'une nécessité pour les deux êtres, comme une migration commencée en aveugle mais dont l'itinéraire se découvrait au fur et à mesure, ne faisant qu'un avec des routes secrètes et dissimulées aux yeux de tous et connues des seuls initiés, dont le point d'arrivée était ce Graal convoité dans la plus grande pureté, la fusion amoureuse de deux identités auparavant distinctes.
En lisant cette partie de la correspondance, Donatien découvrait les régions inconnues de la vie de Gruault que celui-ci avait toujours vouées à la discrétion. L'amour de la conscience suprême qui se dessinait dans L'Appel de la Chouette avait maintenant pour contrepartie les vœux éternels qui liaient l'auteur et sa compagne. La présence sublime à laquelle son écriture était dédiée, faite de clarté et d'une illumination sacrée, trouvait en partie son origine à la délicate source de cette liaison puisque ces deux facettes de sa vie était rassemblées sous la coupe d'une même essence divine.
Fasciné par sa découverte, il lut dans la nuit jusqu'aux petites heures du matin, son regard habitué désormais à la seule lueur provenant de la fenêtre, le trouble récent de son rêve demeurant à l'orée de sa conscience tandis qu'il déchiffrait l'écriture fine de Rosa. Les mots qui s'étiraient sur les feuillets, traçant de longues lignes élégantes sur le blanc de la page, l'aidaient à percer le mystère qui entourait Henri et son livre, le guidaient vers une compréhension plus juste de ce qu'il recherchait, le transportaient dans un univers singulier qui était celui de la découverte d'un nouveau langage, d'un alphabet aux signes étranges ou d'une inscription effacée par le temps inscrite dans la pierre à l'entrée d'un temple antique. L'aurore finit par se répandre dans la chambre. L'éclairage limpide du jour nouveau tira Donatien de ses réflexions et il plia les lettres avec soins. L'atmosphère de cette nuit étrange était encore perceptible alors qu'il notait l'adresse trouvée au dos des enveloppes.
Il regardait la façade de cet immeuble ancien sans savoir que penser. Il sonna et on vint lui ouvrir au bout d'un certain temps. Une vieille dame aux yeux bleus se tenait devant lui, petite, mince, au visage fin. Il ne sut d'abord que dire, puis il se mit à parler, pour rompre le silence.
- Je suis... Je fais des recherches à propos de Henri Gruault...
- Comment puis-je vous aider ?
- Vous l'avez connu...
- C'était mon mari.
- Je dois vous avouer ma fascination pour son livre.
Après ces mots, elle fit entrer Donatien. L'intérieur de l'appartement était maintenu dans une sorte de pénombre, et un parfum de fleurs y régnait. Ils s'assirent.
- Quant à moi, je dois vous avouer que j'aime très peu en parler. Je suis méfiante vis-à-vis du journalisme et de la critique, préférant maintenir une certaine distance... Il ne vous est pas inconnu que rien ne peut atteindre ce livre.
Il la regardait, ou bien observait les mains de Rosa, posées sur ses jambes, frêles comme de jeunes animaux.
- Voudriez-vous toutefois vous en entretenir avec moi ? Cette rencontre est pour moi la plus précieuse, comme la découverte de quelques lettres envoyées par vous à Henri. Je vous les rends.
Il sortit de son sac la liasse d'enveloppes et Rosa les prit, ses mains agitées au moment de les saisir d'un léger tremblement.
- C'est grâce à l'adresse inscrite sur ces lettres que je vous ai retrouvé. Elles étaient dissimulées dans la chambre où vivait Henri à la résidence d'artiste où il écrivit en partie son livre.
La vieille dame parut insensible à cette découverte, n'observant le paquet que lointainement et d'un œil distrait. Donatien perçu tout de suite qu'il s'agissait d'une grande retenue et que dans la pâleur de ses yeux une certaine émotion se trahissait en vérité. A cet instant, il comprit que rien ne serait obtenu facilement d'elle, qu'il lui faudrait vaincre ses doutes et sa méfiance. Combien d'autres gages de sa sincérité lui faudra-t-il fournir pour atténuer la réserve de cette femme, pour déjouer sa réticence ?
Après cette offrande, Rosa lui parut plus distante, songeuse peut-être, et il n'osa pas insister ni révéler les questions qu'il lui pressait de poser. Il se contenta en fait d'entretenir un peu la conversation puis de lui demander la possibilité de la revoir, ce à quoi elle consentit, désignant un jour, mais aucune heure précise pour ce nouvel entretien.
A leur prochaine rencontre, Rosa lui sembla encore plus distante. Il osa à peine évoquer le sujet qui l'intéressait, ayant prévu de l'interroger d'abord sur le sort de l'auteur, avant d'aborder la question du second ouvrage. Elle lui avoua après un long moment de silence que Henri était mort l'année passée. Bien qu'il eut envisagé cette possibilité, Donatien fut prit de court. Un vertige le saisit qu'il n'avait encore jamais ressenti jusqu'alors. Il était confronté à ce qu'il n'avait fait que supposer et était pris au dépourvu, puisqu'il avait été tenu en échec jusqu'alors par son livre, sa seule subjectivité ne lui permettant pas de le déchiffrer, ou de confirmer l'existence même d'une lecture possible, ne serait-ce que la sienne. Toute l’œuvre tenait désormais dans cette impossibilité à fixer le sens. La communication était-elle encore possible entre ces deux pôles qu'étaient la connaissance et l'ignorance, qui tendaient non seulement à se contredire et à s'annihiler mais dont l'un ne pouvait exister sans l'autre puisqu'ils agissaient comme des révélateurs ?
Il finit par parler du manuscrit, le seul espoir qu'il lui restait de pouvoir approcher la vérité du premier livre.
- J'ai brûlé ce manuscrit. Je l'ai fait après la mort de Henri. Le livre était terminé depuis des années, mais il était trop tard pour le publier. J'ai brûlé ce livre pour qu'il ne demeure rien.
Il ne resterait plus qu'une ombre de ce qui avait été, une imperceptible empreinte dans la pensée d'un disparu qui pourtant avait pris forme pour un temps, chaque mot délimitant la naissance d’une possibilité dans le champ de l’existence et ayant le pouvoir de rendre tangible les silences de l’inconnu. Le livre était retourné aux strates impérissables dont il avait surgi. Il semblait à Donatien que rien n'était peut-être perdu essentiellement, il s'agissait d'attendre une époque plus favorable, qu'une aube nouvelle éclaire la facette obscure que l'auteur avait su percevoir.
Il reçut une lettre signée du prénom Eléonore et qui disait qu'elle avait pu observer et écouter les rencontres avec Rosa dans son appartement et lui proposait de la rejoindre quelque part. Depuis sa dernière visite, il s'était senti désemparé et délaissé mais il voyait dans cette lettre le signe d'un renouveau. Il comprenait enfin où L'Appel de la Chouette voulait mener le lecteur et il suffisait de se laisser guider, en faisant une expérience qui n'avait plus rien à voir avec l'intellect, au-delà des pensées, dans la substance créatrice qui soutenait l'univers entier et qu'il avait perçue mais mal comprise. Tout n'était qu'illusion mais maintenant qu'il le savait, il pouvait de nouveau voir autour de lui un univers vivant, florissant, où la fin n'avait pas tant d'importance que le début, où la disparition laissait présager non seulement la naissance mais aussi la perpétuation d'un cycle.