La verdure des feuillages annonçait le printemps, comme l’air qui sentait la fraîcheur du matin : une belle matinée où on sentait revivre en soi la sève du renouveau, où on vivait dans l’espoir d’un ciel au bleu pâle et délavé ; on était comme libéré intérieurement d’un hiver rude, qui finissait juste d’écorcher les derniers lambeaux de mélancolie ressentis jusqu’alors. Il faisait bon se remémorer les douces torpeurs de cette saison, lorsqu’on était réchauffé par un soleil éclatant qui faisait revivre petit à petit la multitude verte, foisonnante et généreuse de nature vivante. Tout était purifié par le sceau de cette saison nouvelle, qui offrait ses fleurs en bourgeons à notre regard, pour émerveiller dans celui qui les contemple, la vision d’un ailleurs éblouissant où se réveille pourtant le souvenir d’un temps de pénurie, de dénuement, de dépouillement alors même qu’il entrevoit le soupir alangui d’un avenir plein de clarté, bienveillant comme le regard que porte l’amant sur sa bien-aimée lorsque le sommeil d’une froide nuit la tient encore sous son enchantement.
Le temps était donc clément avec de beaux rayons de soleil qui illuminaient les trottoirs, les immeubles, le visage des passants et les arbres du parc dans lequel Joseph était assis. Il méditait une nouvelle qu’il venait d’apprendre à la première heure, celle du suicide d’une amie proche. Alors qu’il était assis là, avec sous ses yeux toute la lumière d’une nouvelle journée, il se sentait envahi par une étrange mélancolie, ne voyant plus qu’un froid tombeau là où résidait pourtant tout l’appel de la vie. Ce sentiment était le contre-coup de l’appel qu’il avait reçu, mais qui l’avait d’abord laissé désemparé, comme suivant, tout chancelant, le bord d’un gouffre où un seul pas de côté l’aurait happé lui aussi. Il avait l’impression d’avoir laissé s’échapper le souvenir de la défunte, ne contemplant plus qu’un espace vide mais qui était aussi plus haut et plus pur, car il était la chimère de la disparue, tout ce qui restait d’elle alors que le reste était voué à la tombe, serait enseveli avec son corps, tandis que demeurerait l’absence seule.
Une fois rentré chez lui, il appela son frère aîné, Donatien, sachant qu’auprès de lui, il pourrait trouver un certain réconfort. Il composa le numéro et patienta que son correspondant réponde, vaincu par l’attente, comme vaine, et qui lui semblait s’étirer indéfiniment, le temps suspendu ainsi qu’il l’était désormais dans l’éternité pour son amie. Il entendit enfin le cliquetis de la ligne qui s’ouvre.
- Donatien ? Je t’appelle pour t’annoncer une bien triste nouvelle. Anna a mis fin à ses jours…
- Je suis très affligé de l’apprendre. Que s’est-il passé ?
- Une prise de somnifères excessive et de la vodka. Je ne la voyais plus que rarement ces derniers temps, mais enfin, rien ne laissait présager un tel acte. Je suis pris au dépourvu, ne sachant comment m’expliquer son geste. Je ressens tout le vide atroce de ce départ.
- Mon frère, il te faut maintenant voir au-delà des apparences pour percevoir que nous participons tous du même cycle. La fin et le commencement ne font qu’un, le temps et les actions qui le comblent sont tels l’Ouroboros. Ainsi l’espace blanc et mortuaire que laisse le défunt n’est pas moins beau dans la continuité que la naissance offrant la multitude des chemins que nous parcourons. En ces temps difficiles, je te conseille la lecture de Sainte Gemma Galgani, qui savait voir au travers ces choses, qui appelait la fin de toutes ses forces, ne supportant plus la souffrance que la naissance sur cette terre de malheurs lui avait apportée. De plus, sa candeur te fera du bien.
Après l’avoir remercié pour ses sages conseils, Joseph dit au revoir à Donatien. Il écouta longuement le bourdonnement de la ligne raccrochée, comme subjugué par ce son, y trouvant peut-être un substitut au silence qu’il ne savait faire en lui-même. Ce silence lui échappait, coulait entre ses doigts tel le fin contenu d’un sablier, car de même qu’il ne trouvait la quiétude de l’esprit, il perdait aussi toute notion de temps, voyant les heures défiler si lentement qu’elle semblaient s’étendre indéfiniment, noir contraire d’une éternité de repos qu’il ne concevait même pas pour Anna ; en y réfléchissant, il voyait dans sa disparition un vain néant qui prenait avec lui toutes choses dans ses bras maigres de figure pathétique et invisible car il n’avait pas la foi en un ailleurs où l’âme revivait dans la plus grande sérénité qui soit. Le seul Paradis qu’il connaissait était la piètre contrefaçon que l’on trouvait dans les désirs assouvis pour un temps, puis qui se renouvellent toujours, nous tirant dans des mailles qui se resserrent toujours autour de notre gorge pour mieux nous asphyxier, étouffant en nous toute velléité de tendre vers une beauté toute intérieure et une paix qui ne passe pas. Ainsi, il se débattait tel un animal prit dans le filet d’un piège auquel chacun est soumis. Il lui fallait d’abord éprouver ses sens et connaître la souffrance car tout homme naît dans un océan de tentations où la voie qu’il suivait le tenait inexorablement. Donatien lui avait pourtant parlé du Dhammapada, les dits de Bouddha, qui a donné la voie du milieu à ses disciples par bonté et par compassion tout en sachant que toute souffrance est illusoire dans un monde chimérique.
Après quelques jours difficiles, vaincu par l’état des choses tel qu’il se présentait à lui, il reçut de la part de Donatien une lettre contenant l’Autobiographie de Sainte Gemma Galgani ainsi que quelques-unes de ses extases, qu’il lu aussitôt, se plongeant dans cette lecture comme dans une grande eau fraîche qui lavait enfin par sa prescience d’une vie sereine, livrée au destin tel qu’il soit, tout le tourment intérieur qu’il vivait depuis l’annonce de la nouvelle. Il comprenait maintenant que se livrer à une introspection douloureuse était pour lui un piège de plus, puisqu’il était incapable par le mouvement seul de la pensée de remonter à la source de cette souffrance qu’il éprouvait après avoir appris l’acte désespéré d’Anna. Seule une libération totale et radicale de la pensée et des émotions figées telles un iceberg, seul l’arrêt complet du mouvement de l’esprit permettrait d’en distinguer l’origine ; seule existerait l’immensité du temps présent dans laquelle toutes choses naissent et existent tandis que passé et futur s’amenuiseraient : origine et devenir ne ferait plus qu’un. Il s’agirait de retrouver l’état naturel d’unité avec le tout, avant que la pensée ne prenne le dessus sur une existence en lien direct avec le sacré et empreinte de tranquillité.
Il décida de se rendre chez Anna, endroit qu’il connaissait bien pour y avoir passé maints soirées entre amis et partagé de nombreuses discussions philosophiques autour d’un verre de vin. Les propos de son amie était toujours élevés car elle connaissait la sagesse antique des Stoïciens, possédant dans sa petite bibliothèque consacrée à la sapience et à la tranquillité, les ouvrages de Sénèque ou de Marcus Aurélius.
Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il aperçut sur le bureau, rangé comme pour un long départ, un portrait de Gemma posé sur son sous-main. Cette étrange coïncidence provoqua en lui un drôle de sentiment, qu’il ne sut nommer, comme si les fils du destin se rejoignait dans cette pièce pour l’appeler doucement par le biais de cette Sainte. Il prit la petite photo, où on pouvait lire sur le visage de l’Italienne un profond recueillement, visage légèrement tourné vers le haut, maints jointes en prière avec les doigts croisés. Sa tenue, sa coiffure, son regard, tout chez elle évoquait la simplicité, parfaite image de sa vie, qu’il connaissait bien désormais, dévouée à l’oraison et empreinte de merveilleux. Il glissa la photographie dans son sac puis continua son itinéraire dans cet appartement, percevant les choses sous un nouvel angle désormais, voyant les facettes plus lumineuses de ce soudain départ que rien n’avait annoncé. Il feuilleta quelques livres dans la bibliothèque, lu quelques annotations au crayon à papier, naissances de la pensée où on percevait des notes d’espoir mais aussi, déjà, le dégoût pour le monde et ses vaines activités, acquiesçant d’un trait le retrait intérieur, la vie paisible de l’esprit, l’attrait de la communion entre frères d’arme. Alors qu’il déambulait, il aperçut son reflet dans un miroir un court instant, et songea que son image disparaîtrait elle aussi un jour, dans l’évanescence du temps renouvelé. Il considérait que tout ici était maintenant voué au néant, mais c’était une attraction lente et paisible, comme les bras de la bien-aimée qui nous attirent tendrement vers elle pour une étreinte qui ne trouverait pas de fin. Le vide conserverait toutes choses dans l’anéantissement faisant du souvenir un devenir, distillé lentement par le temps comme un alcool précieux, entrant dans une contrée invisible où l’éternité régnait. Une expression lui venait à l’esprit : le sacre de la disparition. Au-delà de la destruction, le souvenir mènerait à la création trouvant asile dans une sphère maintenue pour un temps par l’esprit, puis disparaissant de nouveau. Il ne s’agissait donc plus d’une cataracte qui rend opaque mais d’un firmament où la résurrection pouvait se produire ; figé devant le miroir, il considérait que toute notion de destination finale était abolie dans son esprit : la vie était semblable à la vague qui s’élève et la mort en représentait la chute. Le jeu cosmique était la succession infinie des vagues sur un océan et ne plus faire qu’un avec celui-ci, c’était ne plus se séparer de l’océan. Il voyait constance et équilibre parfait là où auparavant il n’avait perçu que perte, absence, et séparation.