Cet événement extraordinaire de la venue du jour après la nuit devient ordinaire au long de sa répétition comme un miracle toujours renouvelé de changement vers un ailleurs qui serait tel un soleil, serait telle une obscurité aussi, ce qu’il y a sans précédent prendrait son origine dans ce qui est toujours advenu mais aussi dans la cyclicité de la fin et du début qui se mêlent tant la mort est indissociable de la vie. Seulement, puisque advenir sans retrouver ses pas ne paraît possible à la poète qu’en l’absence d’elle-même, même ce cycle immuable lui paraît interdit . Pourtant la mélancolie du vert paradis est semblable à une lente décomposition de la vie et en cette prescience d’une attente indéfinie surgit un mot qui agit comme une rupture aussi inévitable que l’éloignement du passé
Le corps n’est pas toujours un fardeau, un carcan mais plutôt un appel vers autre chose, la sphère transcendante du ciel, dans lequel la poète est aussi fascinée d’obscurité. Elle a beau en appeler à l’élément d’ancrage par excellence, la terre : elle aussi se révèle duelle et changeante. Le corps n’est que temporairement là pour guider les sens, un « couloir » vers la dimension qui nous échappe, celle d’un ciel transcendant, inaccessible pourtant. Est-ce la noirceur du ciel dans lequel se perdre un instant qui attire la poète par le biais, toujours, d’un passage à franchir (qu’il s’agisse d’une rive, d’un océan, d’une fenêtre) pour rejoindre un espace d’immensité où les choses, le corps justement pourrait bien ne plus exister dans la même sphère matérielle. Le ciel lui apparaît comme un trajet car il revêt l’immensité capable de couvrir des territoires entiers, connus dans la mémoire, menacés de disparition si l’on n’y prend gare, de toute manière sujets à l’usure du temps.
Parfois la poète ne peut-même évoquer cette nuit qui la perd et dont elle fait pourtant vœu, simplement la course du soleil et l’absence, toujours l’attente, de l’aube.
Que cherche-t-elle à voir qui déclenche la lassitude, « [des yeux] usés de ne pas voir » ? Il s’agit ici d’un horizon trop lointain, semblable au ciel précédemment, seulement ici point d’entremise entre l’immensité comme le faisait la fenêtre, elle est en prise avec le sacré, toujours présent comme la douce caresse d’une vague au bord de l’océan, pourtant, la poète regrette tant son inaccessibilité. Cette distance, fréquente dans les écrits de Silvia Baron Supervielle évoque le sentiment d’une félicité dans la séparation, mais celle-ci, ce désir environnant d’un ailleurs presque palpable mais souvent hors de portée appelle la mélancolie et la poète est prise dans ce mouvement incessant de la vague océanique, toujours comme en l’aller de l’aube et du crépuscule.
La fenêtre devient « étrangère », même ce passage finit par devenir usé par le temps, la poète ne cherche plus son désir de trouver un ailleurs inaccessible mais de se perdre, de se fondre au éléments. Le passage n’est plus nécessaire puisqu’elle s’abandonne à l’obscurité d’une nuit sans retour qui est la quiétude du repos dans l’oubli, ici évoquée par l’eau d’un fleuve ou d’une mer.
Le souvenir est toujours fulgurant, aussi puissant qu’intraduisible : « nul alphabet ne sait écrire ton nom. »
Dans la forme syncopée du langage même, hanté par le vide lui-aussi (la part dédiée au verbe est largement compromise par l’espace laissé entre vers) se lit bien l’impossibilité à dire la douce obsession du souvenir, et donc du devenir, car en l’esprit, comme une géographie étrangement familière, la mémoire trace un chemin invisible : « […] une symphonie / que renouvelle mes lèvres closes. »
La « langue inconnue » n’est évidemment pas seulement la langue d’un autre pays que le sien mais simplement l’appel d’une langue qui pourrait dire le manque, le vide essentiel qui habite chacun et qui est l’origine même dont nous sommes issus, toujours « en suspens. » La poéte dit bien le travail continuel de l’écriture, l’astreinte d’écrire pour évoquer ce qui toujours nous échappe, si ce n’est dans la beauté fulgurante de l’absence.
Le déracinement de l’auteur est en réalité celui de chacun d’entre nous car elle pose les questions essentielles de l’origine et du devenir, de notre exil dans un monde dont l’appréhension nous échappe toujours. Cet exil de perdition n’est pas seulement celui de la mémoire qui s’efface, du souvenir qui échappe (« combien de choses s’en vont et sans issue ») car ces lacunes sont ici changée en douce mélancolie, en tendre désir d’ailleurs, ne serait-ce que par la rencontre, toujours essentielle, de l’autre.
La poète a pourtant l’espoir de cette conquête (me mot dont elle use est précisément « reconquérir ») que lui procure l’esprit de fraternité d’une rencontre, d’un aller vers l’autre, d’une communion indicible qui passe elle aussi par ce silence, ce silence d’éternité du ciel, de la mer, du vent même, et cette quête est alors celle de figer la mémoire en l’instant, dans l’éternité sans bornes du présent toujours renouvelé : « le présent immuable qui se succède. »
La poésie de Silvia Baron Supervielle est ce ciel blanc bleuté où tout naquit, où tout ressuscite, où tout retourne comme figure d’un Christ de l’âme, d’un ailleurs où aller, où on est peut-être déjà, où se retrouver en son intériorité unie de Lumière ou, parfois, d’une obscurité à en noircir le jour, au-delà vie, mort, en une transcendance, en un cycle de l’indicible.