Il fut un temps où partout étaient les ténèbres. Ils demeuraient tel un seuil infranchissable
que rien ni personne ne pourrait traverser, un cadavre dont personne n'aurait voulu s'approcher ou
mettre en terre. Ainsi demeuraient-ils. C'était une nuit, mais tranquille comme un enfant qui
sommeille, profonde comme un océan, où rien n'eût pu être : rien ne se mouvait, rien ne s'émouvait
sinon d'une douce intemporalité. Rien n'avait prit chair dans une immensité de désolation noire, ce
néant d'où sont issus tristesse et souffrance ainsi que, si elles existent, l'isolation entre toutes choses
et si elles avaient eut un visage auraient des yeux parcourus d'un voile blanc, empêchant toute
vision, cependant plus beaux dans leur aveuglement que ceux d'un vivant car ils obtenaient dans
leur cécité le don de ne pas savoir. Désespérément, rien ne naissait dans cet espace de saccage à la
puissance de désoler même le plus réjoui des cœurs car chaque cœur était noir. Il y avait pourtant un
ciel à observer mais celui-ci était noir aussi et il y naissait de véritables tourmentes qui brûlaient, se
consumaient, renaissaient, toujours se confondant avec cette noirceur. Bien que ce corps ténébreux
n'eut pas d'existence tangible, il appelait autre chose que lui-même en ignorant tout de ce dont il
s'agissait.
Il fallut que dans cette vacuité quelque chose prenne corps. Or, s'éleva une longue plainte,
qui fut le premier son car même la tourmente du ciel était silencieuse. Nul n'aurait pu en percevoir
origine ni advenir car elle ne semblait venir de nul part, ne survenir d'aucun endroit, ni même
s'installer dans une quelconque durée car même si la note était soutenue, elle n'avait point
commencé fut un instant, ne connaissait pas d'apogée, ni ne semblait prendre fin. C'était un son de
douleur sans fond, tels les pleurs d'un enfant isolé de réconfort, comme d'une créature seule, vouée à
une peine incessante. Tel était l'état des choses désormais mais le temps ne mesura pas cette
douleur. Il n'en prit pas note car bientôt ce son se confondit aux ténèbres environnantes et fut d’une
tenue immémoriale. Quand un point de Lumière apparut au firmament, l'origine de cette plainte fut
connue, elle provenait d'un soleil mais qui n'était encore qu'une vague lueur couverte de brume. En
3contre-point, il fut possible de percevoir quelque chose d'autre encore, un silence profond et serein,
celui de la lune à son premier croissant, visible donc en ce semblant de luminosité voilée. De ce
silence désolé naquît une fleur qui n'avait pas éclos et qui venait pour rompre l'obscurité. Elle était
petite mais belle dans sa simplicité. Parfois, on entendait un murmure et c'était celui-ci de sa sève,
toujours allant en son fragile organisme avec un androcée recouvert de tant de pollen nécessaire au
contact de l'étamine pour toute l'inflorescence à venir car elle avait fini par s'ouvrir, répandant
autour d'elle la beauté de sa dorure, de son éclat doré. Puis, il y en eut multitude.
Par quel enchantement, par quel mystère insondable, cette beauté au milieu de rien ?
Comme le soleil appelle la lune dans sa course inaltérable, similairement la beauté de ce cycle peut
engendrer toute chose. La plainte primordiale fut l'appel de souffrance premier auquel répondit le
songe lunaire et par l'union des deux, tout fut possible.
Alors que naissait cette beauté, le monde prit forme, peu à peu, avec la lenteur d'un beau
rêve dont l'éveil ne viendrait pas. Toutes belles choses furent au creuset de l'obscurité. Celle-ci
évanouie demeurait comme un souvenir dans l'esprit des créatures qui peuplaient le monde et en
toutes choses ils ne purent s'empêcher de voir beauté certes mais mêlée de tristesse. Au cours du
cycle de leur existence, ils prenaient tous les rôles qui leurs étaient désignés, sans se révolter contre
le tel autoritarisme d'une société naissante. Si elle ne se manifestait pas extérieurement, cette révolte
existait bien, tout intérieurement, ce qui leur causait le plus grand des désarrois, qu'ils furent prince
ou mendiant. La plainte primordiale résonnait encore ainsi, au cœur des hommes. Forevermore, elle
demeurait, infrangible. Cependant, ils trouvaient de la beauté dans la nature toute naissante, mais
déjà éternellement ancienne, qui rappelait en leur cœur les berceuses de Mère Nature et de son
alliée éternelle, l'astre lunaire. Depuis lors, ils ne purent vivre sans penser à elle : les femmes se
couronnaient de fleurs printanières, ornant leur pure beauté, les hommes travaillaient le bois pour
meubler les demeures ou pour créer à la ressemblance de ce qu'ils imaginaient.